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Friday, September 6, 2024

MARIANNE VAN HIRTUM

 


MARIANNE VAN HIRTUM

 

LA NUIT MATHÉMATIQUE

 

1
 
     Tandis que mon feu bout, que la lune baise ma porte,
le jour s’insinue, sans plus le laisser circonscrire
par la traînée fumeuse des étoiles.
 
     Là-bas !—C’était la boîte verte dans la clairière des mondes.
Son visage parlait sans cesse, avec des soubresauts de douceur inconnue.
 
     « Il est l’heure, dit-elle, ta robe est déjà toute prête. »
Elle désigne un grand pont d’écailles : celui-là même
Où se promenaient des cigognes en béquilles.
     Je lui demande s’il n’est plus de saisons.
« Non, dit-elle, puisque tu es nue dans la vie des hommes. »
Mes ces petits soldats rieurs ne m’importent guère.
     Ce qui seul compte, c’est le corps, dont j’écarte le sang   
pour découvrir un nid d’abeilles rouges,
toutes occupées de boire au fleuve des femmes ivres.

      Celles-là mêmes que nous aimons tant !
Celles qui sont les nacelles de l’air,
semblables à des hiboux décapités,
dont les têtes gravitent.
Celles que l’on nomme les anges,
parce qu’elles sont savantes comme les démons.
 
     Leur cœur est une fleur sauvage
qui a plus de pétales qu’on ne compta de larmes.
 
     C’est dans une larme—quelquefois—
qu’elle se promène, comme en barque blonde.
 
     Sa nourriture est faite des mouches mortes,
que nous négligeâmes, oublieux que nous sommes,
du rôle aigu de la Reine-Géométrie.
 
     Cette fleur est la parole que ma bouche s’apprête à dire.
Ou bien qu’elle taira :
car la serrure de ma bouche est sans clé.
Cette clé est sans sexe, mon cœur bat
de la voir qui vient,
si bleue, dans la grande nuit teinte.
 
 
 
2
 
     Les grandes bêtes sortaient par les portes d’ombre.
Un peu plus tard, elles rentraient, par le portail de lèse-majesté.
 
     Un grand lion noyé flottait sur l’eau sucrée.
 
Quelle silence ombreux, sur les palais de neige !
 
     Du ciel tombait une chaleur noire,
comme les longues mouches blêmes nous accompagnent,
parfois nous prenant la main, vers le soir.
 
     L’oreiller bleu perdait son sang,
que partait en ruisseaux rapides,
quand la pâquerette lunaire épouse une strate de glace.                                                          
 
     Ville traversée d’innombrables bougeoirs.
 
Sur la berge du violet-noir,
s’étend le Dinosaure aimé,
montant jusqu’à sa bouche, son drap de nuit.
 
 
 
3
 
     Les ayant trouvées trop sèches :
nous les avons emmenées sur des brancards,
sur des grabats, sur des brouettes.
Sur tout ce que nous avons trouvé de plus suspect
en l’ardente matière
 
     Nous nous sommes répandus dans les deux sens,
mais toutefois, sans oublier la rose du désert :
elle est toujours vivante aux quais des algues moribondes
où frissonne un dernier pavot,
n’étant que l’armistice de soi-même.
 
     Sombre était l’enfant-chacal des forêts,
assis en ses carrés de vent et d’herbes.
 
     Et sombres singes, assis en la mélancolie :
ils ne nous ont montré que leurs infaillibles gants gris.
 
 
 
4
 
     La fourrure en semis d’argent n’étoile pas
de hasardeux mélanges les cavernes
où l’Être en chapeau de nuit
ouvre sa porte mal ventée de troncs noirs.
     Un rire bien dément, un feu bleu cerclé de rayons de guêpe
serait là ton œil, ô réciprocité qui toujours t’ajourne
au seuil des grottes refusées ?
 
     Le jour, grand-lustucru-cyclamen-de-glace porte tes pas,
sur son dos, l’hôpital masqué pour la fête.
 
     Si tu développes en ton front
une intelligence de perdrix lucide,
toujours perdront tes yeux cachés leur chevelure d’amiante.
Source plus aveugle qu’un sourd de résine.
 
     Chassez ces trains de misère
sur les rails flambants du baiser.
La grotte est faite en toile diaprée,
pour qui ne peut la prendre avec des doigts de Père-l’Égypte.   

     Une botte de foins risibles se dresse,
où ne dormiront pas nos jeunes lions.
Ici, personne ne porte la tête à l’envers.
 
     Trop lentement tourne l’horloge.
Mourons de plus en plus !
 
     J’ai déjà son goût merveilleux
à mes dents lointaines.
 
 
 
L’HYMNE AU GRAND PARAPLUIE
 
     J’aurai la mort que j’ai voulue,
avec ses dentelles de fer jaune, ses crics de paille.
     Elle m’attendra dans la vallée de tulle,
lorsque la seule tendresse du jour
aura fait son apparition de serpent doré,
qui luit quelques instants au son de la cloche de cinq heures.
 
     Alors l’oiseau magique, surmonté d’une houppelande de révolte 
fera son sonnet de perles avec des mots de crécelle
mouillée sous le vent.
     Le soleil ne brillera point pour attester
ma minceur de son ombre.
 
     Allez, mes bons chevaux !
Hissez-moi sur vos épaules de granit.
Enchaînez mes poignets déjà refroidis :
la forêt s’ouvre comme une botte de haricots rouges
au crépuscule, et le ruisseau de fort vin bleu m’attend.
 
 
     Le silence ouvre ses portes, pour un fois elles sont liquides,
comme entourées des gueules de la nuit.
 
     Le tout dernier sanglier blanc
à qui je ferai peur, tourne le dos.
 
     Que les chercheurs, ici s’éloignent.
Ce n’est pas un corps de jeune garçon que je laisserai,
la tête dans le ruisseau, les pieds de nacre vermeil,
 
     en forme de Grand Parapluie.

Monday, December 18, 2017

GEORGES SCHEHADÉ





QUELQUES POÈMES

Sous le soleil violet du temps passé
Dans le voyage des feuilles mortes
Il était une fois un jardin sans fleurs
Personne n'y venait
Ni l'écho ni les âmes
À part quelques chasseurs fatigués par leur âge
Qui traversaient par là

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Avant le sommeil
Les soeurs de ma mère parlaient si bas
Que tout devenait de l'ombre
Les visages et les voix
Jusqu'à l'horloge dans sa cage
Qui n'avait plus de chant
Une allumette alors brillait
Et l'on pouvait entrevoir mes tantes agenouillés
Dans une goutte d'or

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Dans le sommeil quelquefois
Des graines éveillent des ombres
Il vient des enfants avec leurs mondes
Légers comme des ossements de fleurs
Alors dans un pays lointain si proche par le chagrin de l'âme
Pour rejoindre le pavot des paupières innocentes
Les corps de la nuit deviennent la mer

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Pour retrouver le corps et l'âme de l'enfance
Dans une chambre douce allumée de voleurs
Mes mains sont légères lorsque je pense

Un âne venait de la patrie des tableaux
Les bruits alors n'avaient pas de mémoire

C'est ainsi que sont les objets de la grâce
L'oiseau de sucre avec sa romance et le ciel bleu de rien

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Quand tout dormait à la maison fidèle
Et les armoires aux vieillesses de raisins
Il traînait une feuille d'ombre sur le sol des portes
Ma mère heureuse de se baisser
Belle comme des milliers de matins

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Ma mère allumait les lampes pour éloigner les ombres de nous
Elle comptait notre âge sur les doigts quand l'horloge frappait ses coups
Ma mère parlait du temps qui passe en souriant
- Et les hommes qui la suivaient étaient ses anges

Maintenant que la lune est morte
Où êtes-vous merveilleuses pensées
Amours aux dents de dragées
Enfance qui pleurez sur mes joues

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Comme un enfant d'autrefois dont le cri se perd
Dans un verger de pommes blanches
Quand la lune couvre tout de son amour
Je revois dans un miroir désert
Mes souvenirs avec des cannes blanches
Et je ne sais pas qui d'eux ou bien de moi
Est le plus à plaindre
Tellement les années sont cruelles

Lune légère ô miroir d'absence

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Quand les yeux se perdent dans le sommeil
Comme au fond d'un puits les visages
Il vient un songe avec ses paysages
Sur le dormeur de la nuit
Et c'est dans un ciel noir fuyant des étoiles
Une fenêtre à l'aurore
Avec une tête penchée de femme
Et qui demeure dans le songe d'une énigme

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Chaque fenêtre avait le ciel d'une prairie
Dans cette maison oubliée
Il y avait aussi les oiseaux qui apportaient les nouvelles
Et dans les rêves un enfant qui racontait sa vie
Amour
Où sont les nuits de l'hiver
La lampe douce dans sa robe de verre
Et l'horloge qui sonne et appelle
Un enfant seulement endormi

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Sur une montagne
Où les troupeaux parlent avec le froid
Comme Dieu le fit
Où le soleil est à son origine
Il y a des granges pleines de douceur
Pour l'homme qui marche dans sa paix
Je rêve à ce pays où l'angoisse
Est un peu d'air
Où les sommeils tombent dans le puits
Je rêve et je suis ici
Contre un mur de violettes et cette femme
Dont le genou écarté est une peine infinie

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Il y a des jardins qui n'ont plus de pays
Et qui sont seuls avec l'eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids

Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l'enfant se souvient d'un grand désordre clair

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Les arbres qui ne voyagent que par leur bruit
Quand le silence est beau de mille oiseaux ensemble
Sont les compagnons vermeils de la vie
Ô poussière savoureuse des hommes

Les saisons passent mais peuvent les revoir
Suivre le soleil à la limite des distances
Puis - comme les anges qui touchent la pierre
Abandonnés aux terres du soir

Et ceux-là qui rêvent sous leurs feuillages
Quand l'oiseau est mûr et laisse ses rayons
Comprendront à cause des grands nuages
Plusieurs fois la mort et plusieurs fois la mer

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Ils ne savent pas qu'ils ne vont plus revoir
Les vergers d'exil et les plages familières
Les étoiles qui voyagent avec des jambes de sel
Quand la nuit est triste de plusieurs beautés

Ils oublient qu'ils ne vont plus entendre
Le vent de la grille et le chien des images
L'eau qui dort sur la couleur des pierres
La nuit avec des violons de pluie

Tant de magie pour rien
Si ce n'était ce souvenir d'un autre monde
Avec des oiseaux de chair dans la prairie
Avec des montagnes comme des granges
Ô mon enfance Ô ma folie

---------------------------------------------------------------------

Nous reviendrons corps de cendre ou rosiers
Avec l'oeil cet animal charmant
Ô colombe
Près des puits de bronze où de lointains
Soleils sont couchés

Puis nous reprendrons notre courbe et nos pas
Sous les fontaines sans eau de la lune
Ô colombe
Là où les grandes solitudes mangent la pierre

Les nuits et les jours perdent leurs ombres par milliers
Le Temps est innocent des choses
Ô colombe
Tout passe comme si j'étais l'oiseau immobile

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De l'automne jauni qui tremble dans le bois dételé
Il demeure une étrange mélancolie
Comme ces chaînes qui ne sont ni pour le corps ni pour l'âme

Ô saison les puits n'ont pas encore déserté votre grâce
Ce soir nous avançons dans vos feuilles qui passent
Près d'une cascade de triste folie

Et voici dans un nuage de grande transparence
L'étoile comme une étincelle de faim

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Comme ces Madones qui vont à l'abreuvoir
Avec les feuilles vertes de la folie
Et dépassent les champs de leur pays
Pour conserver l'eau précieuse du soir
Ceux-là qui m'ont prévenu
Du calme et de l'impatience de la terre
Dorment entre le jour et la nuit
Aux jardins des Ecritures

---------------------------------------------------------------------

Nous irons un jour enfants de la terre
Avec nos mouchoirs vermeils
Envoler l'oiseau des mains de la pierre
Aux pays de l'ombre cette brouette triste

Dans une vallée de roses réduite mais violente
À travers les adieux du soleil
Nous verrons la nuit et le jour se défendre
Puis la lune comme une plaine sur la mer

Ainsi nous allons à la découverte du ciel
- Avec l'ombre cette brouette triste
Multipliant nos fagots dans la vie froide des nuages
Comme ceux qui dorment dans la terre éternelle

---------------------------------------------------------------------

Si je dois rencontrer les Aïeux
À l'extrêmité d'une terre d'élégie
Là où se perd la parole des puits
Et le vieil élevage des lunes
La nuit fera une seule gerbe de nos ombres

Je rejoindrai l'aiguille et les songes
Et la main de leurs habits
- Allongés dans leurs têtes légères
Sous un arbre imaginé par la vie

Si je dois rencontrer les Aïeux
À l'extrémité d'une terre d'élégie
Menant un enfant de grand sommeil
Au bord des fleuves sans terres

---------------------------------------------------------------------

Dans une campagne où le soleil meurt
Comme un cheval boit
L'herbe et le temps ont la même peine
Un violon chasse des ombres de sa main
Rappelle-toi les étangs de la mer lointaine
Quand tu dormiras dans la terre des enfants

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Dans la cage d'un oiseau il y a un jardin de tristesse
Et toute la mélancolie d'une maison

Les ailes sont des feuilles vertes
Dans le jour frugal et cassé
Comme des miettes

Je me souviens pauvre écolier
À la fenêtre

---------------------------------------------------------------------

Elle marchait dans un verger
De douces syllabes tombaient des arbres
L'air n'avait plus de couleur

C'est la naissance du soir
La première fraîcheur des nids
Rêvait un peu la jeune fille
En regardant autour d'elle

Maintenant la nuit se répète à l'infini
Les arbres se cachent dans leurs feuilles
Et le silence arrive de loin

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Sous la lumière muette des étoiles
Une source au loin parlait d'amour
À l'oiseau qui rentrait
C'était dans un verger à l'heure du soir
Le poids des pommes fondait dans l'ombre

Sunday, August 28, 2016

YVES BONNEFOY:




YVES BONNEFOY


DANS LE LEURRE DES MOTS

I

C’est le sommeil d’été cette année encore,
L’or que nous demandons, du fond de nos voix,
À la transmutation des métaux du rêve.
La grappe des montagnes, des choses proches,
A mûri, elle est presque le vin, la terre
Est le sein nu où notre vie repose
Et des souffles nous environnent, nous accueillent.
Telle la nuit d’été, qui n’a pas de rives,
De branche en branche passe le feu léger.
Mon amie, c’est là nouveau ciel, nouvelle terre,
Une fumée rencontre une fumée
Au-dessus de la disjonction des deux bras du fleuve.

Et le rossignol chante une fois encore
Avant que notre rêve ne nous prenne,
Il a chanté quand s’endormait Ulysse
Dans l’île où faisait halte son errance,
Et l’arrivant aussi consentit au rêve,
Ce fut comme un frisson de sa mémoire
Par tout son bras d’existence sur terre
Qu’il avait replié sous sa tête lasse.
Je pense qu’il respira d’un souffle égal
Sur la couche de son plaisir puis du repos,
Mais Vénus dans le ciel, la première étoile,
Tournait déjà sa proue, bien qu’hésitante,
Vers le haut de la mer, sous des nuées,
Puis dérivait, barque dont le rameur
Eût oublié, les yeux à d’autres lumières,
De replonger sa rame dans la nuit.

Et par la grâce de ce songe que vit-il?
Fut-ce la ligne basse d’un rivage
Où seraient claires des ombres, claire leur nuit
À cause d’autres feux que ceux qui brûlent
Dans les brumes de nos demandes, successives
Pendant notre avancée dans le sommeil?
Nous sommes des navires lourds de nous-mêmes,
Débordants de choses fermées, nous regardons
À la proue de notre périple toute une eau noire
S’ouvrir presque et se refuser, à jamais sans rive.
Lui cependant, dans les plis du chant triste
Du rossignol de l’île de hasard,
Pensait déjà à reprendre sa rame
Un soir, quand blanchirait à nouveau l’écume,
Pour oublier peut-être toutes les îles
Sur une mer où grandit une étoile.

Aller ainsi, avec le même orient
Au-delà des images qui chacune
Nous laissent à la fièvre de désirer,
Aller confiants, nous perdre nous reconnaître
À travers la beauté des souvenirs
Et le mensonge des souvenirs, à travers l’affre
De quelques-uns, mais aussi le bonheur
D’autres, dont le feu court dans le passé en cendres,
Nuée rouge debout au brisant des plages,
Ou délice des fruits que l’on n’a plus.
Aller, par au-delà presque le langage,
Avec rien qu’un peu de lumière, est-ce possible
Ou n’est-ce pas que l’illusoire encore,
Dont nous redessinons sous d’autres traits
Mais irisés du même éclat trompeur
La forme dans les ombres qui se resserrent?
Partout en nous rien que l’humble mensonge
Des mots qui offrent plus que ce qui est
Ou disent autre chose que ce qui est,
Les soirs non tant de la beauté qui tarde
À quitter une terre qu’elle a aimée,
La façonnant de ses mains de lumière,
Que de la masse d’eau qui de nuit en nuit
Dévale avec grand bruit dans notre avenir.

Nous mettons nos pieds nus dans l’eau du rêve,
Elle est tiède, on ne sait si c’est de l’éveil
Ou si la foudre lente et calme du sommeil
Trace déjà ses signes dans des branches
Qu’une inquiétude agite, puis c’est trop sombres
Pour qu’on y reconnaisse des figures
Que ces arbres s’écartent, devant nos pas.
Nous avançons, l’eau monte à nos chevilles,
Ô rêve de la nuit, prends celui du jour
Dans tes deux mains aimantes, tourne vers toi
Son front, ses yeux, obtiens avec douceur
Que son regard se fonde au tien, plus sage,
Pour un savoir que ne déchire plus
La querelle du monde et de l’espérance,
Et qu’unité prenne et garde la vie
Dans la quiétude de l’écume, où se reflète,
Soit beauté, à nouveau, soit vérité, les mêmes
Étoiles qui s’accroissent dans le sommeil.

Beauté, suffisante beauté, beauté ultime
Des étoiles sans signifiance, sans mouvement.
À la poupe est le nautonier, plus grand que le monde,
Plus noir, mais d’une matité phosphorescente.
Le léger bruit de l’eau à peine troublée,
C’est, bientôt, le silence. Et on ne sait encore
Si c’est rive nouvelle, ou le même monde
Que dans les plis fiévreux du lit terrestre,
Ce sable qu’on entend qui crisse sous la proue.
On ne sait si on touche à une autre terre,
On ne sait si des mains ne se tendent pas
Du sein de l’inconnu accueillant pour prendre
La corde que nous jetons, de notre nuit.
Et demain, à l’éveil,
Peut-être que nos vies seront plus confiantes
Où des voix et des ombres s’attarderont,
Mais détournées, calmes, inattentives,
Sans guerre, sans reproche, cependant
Que l’enfant près de nous, sur le chemin,
Secouera en riant sa tête immense,
Nous regardant avec la gaucherie
De l’esprit qui reprend à son origine
Sa tâche de lumière dans l’énigme.

Il sait encore rire,
Il a pris dans le ciel une grappe trop lourde,
Nous le voyons l’emporter dans la nuit.
Le vendangeur, celui qui peut-être cueille
D’autres grappes là-haut dans l’avenir,
Le regarde passer, bien que sans visage.
Confions-le à la bienveillance du soir d’été,
Endormons-nous…

                                        … La voix que j’écoute se perd,
Le bruit de fond qui est dans la nuit la recouvre.
Les planches de l’avant de la barque, courbées
Pour donner forme à l’esprit sous le poids
De l’inconnu, de l’impensable, se desserrent.
Que me disent ces craquements, qui désagrègent
Les pensées ajointées par l’espérance?
Mais le sommeil se fait indifférence.
Ses lumières, ses ombres: plus rien qu’une
Vague qui se rabat sur le désir.


II

Et je pourrais
Tout à l’heure, au sursaut du réveil brusque,
Dire ou tenter de dire le tumulte
Des griffes et des rires qui se heurtent
Avec l’avidité sans joie des vies primaires
Au rebord disloqué de la parole.
Je pourrais m’écrier que partout sur terre
Injustice et malheur ravagent le sens
Que l’esprit a rêvé de donner au monde,
En somme, me souvenir de ce qui est,
N’être que la lucidité qui désespère
Et, bien que soit retorse
Aux branches du jardin d’Armide la chimère
Qui leurre autant la raison que le rêve,
Abandonner les mots à qui rature,
Prose, par évidence de la matière,
L’offre de la beauté dans la vérité.

Mais il me semble aussi que n’est réelle
Que la voix qui espère, serait-elle
Inconsciente des lois qui la dénient.
Réel, seul, le frémissement de la main qui touche
La promesse d’une autre, réelles, seules,
Ces barrières qu’on pousse dans la pénombre,
Le soir venant, d’un chemin de retour.
Je sais tout ce qu’il faut rayer du livre,
Un mot pourtant reste à brûler mes lèvres.

Ô poésie,
Je ne puis m’empêcher de te nommer
Par ton nom que l’on n’aime plus parmi ceux qui errent
Aujourd’hui dans les ruines de la parole.
Je prends le risque de m’adresser à toi, directement,
Comme dans l’éloquence des époques
Où l’on plaçait, la veille des jours de fête,
Au plus haut des colonnes des grandes salles,
Des guirlandes de feuilles et de fruits.

Je le fais, confiant que la mémoire,
Enseignant ses mots simples à ceux qui cherchent
À faire être le sens malgré l’énigme,
Leur fera déchiffrer, sur ses grandes pages
Ton nom un et multiple, où brûleront
En silence, un feu clair,
Les sarments de leurs doutes et de leurs peurs.
« Regardez, dira-t-elle, dans le seul livre
Qui s’écrive à travers les siècles, voyez croître
Les signes dans les images. Et les montagnes
Bleuir au loin, pour vous être une terre.
Écoutez la musique qui élucide
De sa flûte savante au faîte des choses
Le son de la couleur dans ce qui est. »

Ô poésie,
Je sais qu’on te méprise et te dénie,
Qu’on t’estime un théâtre, voire un mensonge,
Qu’on t’accable des fautes du langage,
Qu’on dit mauvaise l’eau que tu apportes
À ceux qui tout de même désirent boire
Et déçus se détournent, vers la mort.

Et c’est vrai que la nuit enfle les mots,
Des vents tournent leurs pages, des feux rabattent
Leurs bêtes effrayées jusque sous nos pas.
Avons-nous cru que nous mènerait loin
Le chemin qui se perd dans l’évidence,
Non, les images se heurtent à l’eau qui monte,
Leur syntaxe est incohérence, de la cendre,
Et bientôt même il n’y a plus d’images,
Plus de livre, plus de grand corps chaleureux du monde
À étreindre des bras de notre désir.
Mais je sais tout autant qu’il n’est d’autre étoile
À bouger, mystérieusement, auguralement,
Dans le ciel illusoire des astres fixes,
Que ta barque toujours obscure, mais où des ombres
Se groupent à l’avant, et même chantent
Comme autrefois les arrivants, quand grandissait
Devant eux, à la fin du long voyage,
La terre dans l’écume, et brillait le phare.

Et si demeure
Autre chose qu’un vent, un récif, une mer,
Je sais que tu seras, même de nuit,
L’ancre jetée, les pas titubants sur le sable,
Et le bois qu’on rassemble, et l’étincelle
Sous les branches mouillées, et, dans l’inquiète
Attente de la flamme qui hésite,
La première parole après le long silence,
Le premier feu à prendre au bas du monde mort.

Thursday, June 26, 2014

ΠΩΛ ΕΛΥΑΡ




PAUL ELUARD


LE TRAVAIL DY PEINTRE

          A Picasso

I

Entoure ce citron de blanc d'œuf informe
Enrobe ce blanc d'œuf d'un azur souple et fin
La ligne droite et noire a beau venir de toi
L'aube est derrière ton tableau

Et des murs innombrables croulent
Derrière ton tableau et toi l'oeil fixe
Comme un aveugle comme un fou
Tu dresses une haute épée vers le vide

Une main pourquoi pas une seconde main
Et pourquoi pas la bouche nue comme une plume
Pourquoi pas un sourire et pourquoi pas des larmes
Tout au bord de la toile où jouent les petits clous

Voici le jour d'autrui laisse aux ombres leur chance
Et d'un seul mouvement des paupières renonce


II

Tu dressais une haute épée
Comme un drapeau au vent contraire
Tu dressais ton regard contre l'ombre et le vent
Des ténèbres confondantes

Tu n'as pas voulu partager
II n'y a rien à attendre de rien
La pierre ne tombera pas sur toi
Ni l'éloge complaisant

Dur contempteur avance en renonçant
Le plaisir naît au sein de ton refus
L'art pourrait être une grimace
Tu le réduis à n'être qu'une porte

Ouverte par laquelle entre la vie


III

Et l'image conventionnelle du raisin
Posé sur le tapis l'image
Conventionnelle de l'épée

Dressée vers le vide point d'exclamation
Point de stupeur et d'hébétude
Qui donc pourra me la reprocher

Qui donc pourra te reprocher la pose
Immémoriale de tout homme en proie à l'ombre
Les autres sont de l'ombre mais les autres portent
Un fardeau aussi lourd que le tien
Tu es une des branches de l'étoile d'ombre
Qui détermine la lumière

Ils ne nous font pas rire ceux qui parlent d'ombre
Dans les souterrains de la mort
Ceux qui croient au désastre et qui charment leur mort

De mille et une vanités sans une épine
Nous nous portons notre sac de charbon
A l'incendie qui nous confond


IV

Tout commence par des images
Disaient les fous frères de rien
Moi je relie par des images
Toutes les aubes au grand jour

J'ai la meilleure conscience
De nos désirs Sa sont gentils

Doux et violents comme des faux
Dans l'herbe tendre et rougissante

Aujourd'hui nous voulons manger
Ensemble ou bien jouer et rire
Aujourd'hui je voudrais aller
En U. R. S. S. ou bien me reposer

Avec mon cœur à l'épousée
Avec le pouvoir de bien faire
Et l'espoir fort comme une gerbe
De mains liées sur un baiser


V

Picasso mon ami dément
Mon ami sage hors frontières
II n'y a rien sur notre terre
Qui ne soit plus pur que ton nom

J'aime à le dire j'aime à dire
Que tous tes gestes sont signés
Car à partir de là les hommes
Sont justifiés à leur grandeur

Et leur grandeur est différente
Et leur grandeur est tout égale
Elle se tient sur le pavé
Elle se dent sur leurs désirs


VI

Toujours c'est une affaire d'algues
De chevelures de terrains
Une affaire d'amis sincères
Avec des fièvres de fruits mûrs

De morts anciennes de fleurs jeunes
Dans des bouquets incorruptibles
Et la vie donne tout son cœur
Et la mort donne son secret

Une affaire d'amis sincères
A travers les âges parents
La création quotidienne
Dans le bonjour indifférent


VII

Rideau il n'y a pas de rideau
Mais quelques marches à monter

Quelques marches à construire
Sans fatigue et sans soucis
Le travail deviendra un plaisir
Nous n'en avons jamais douté nous savons bien
Que la souffrance est en surcharge et nous voulons
Des textes neufs des toiles vierges après l'amour

Des yeux comme des enclumes
La vue comme l'horizon
Des mains au seuil de connaître
Comme biscuits dans du vin

Et le seul but d'être premier partout
Jour partagé caresse sans degré
Cher camarade à toi d'être premier
Dernier au monde en un monde premier

Monday, August 17, 2009

ΔΕΚΑ ΠΟΙΗΜΑΤΑ ΤΟΥ ΠΩΛ ΕΛΥΑΡ ΠΟΥ ΜΕΛΟΠΟΙΗΣΕ Ο ΜΙΚΗΣ ΘΕΟΔΩΡΑΚΗΣ



DIX POÈMES DE PAUL ELUARD MIS EN MUSIQUE PAR MIKIS THEODORAKIS


ELLE VA S'ÉVEILLER D'UN RÊVE NOIR ET BLEU


Elle va s'éveiller d' un rêve noir et bleu
Elle va se lever de la nuit grise et mauve
Sa jambe est lisse et son pied nu
L'audace fait son premier pas

Au son d'un chant prémédité
Tout son corps passe en reflets en éclats
Son corps pavé de pluie armé de parfums tendres
Démêle le fuseau matinal de sa vie


PRÈS DE L'AIGRETTE DU GRAND PONT

Près de l'aigrette du grand pont
L'orgueil au large
J'attends tout ce que j'ai connu
Comblée d'espace scintillant
Ma mémoire est immense.

La bonté danse sur mes lévres
Des haillons tièdes m'illuminent
Une route part de mon front
Proche et lointaine
La mer bondit et me salue
Elle a la forme d' une grappe
D'un plaisir mûr

J'aimais hier et j'aime encore
Je ne me dérobe à rien
Mon passé m'est fidèle
Le temps court dans mes veines


SOUS DES POUTRES USÉES

Sous des poutres usées sous des plafonds stériles
Dans une vaste chambre petitement gamie
Les genoux ligotés confèrent qualité
A la ligne droite misérable

Ses cheveux pris au piège d'un miroir brisé
C'est sur la mousse de son front que l'eau roucoule
La dérive évasive d'un sourire entraine
Sa dernière illusion vers un ciel disparu


DANS LES PARAGES DE SON LIT

Dans les parages de son lit rampe la terre
Et les bêtes de la terre et les hommes de la terre JJ
Dans les parages de son lit
Il n'y a que champs de blé
Vignes et champs de pensées

La route est tracée sans outils
Les mains les yeux mènent au lit
A l'ardent secret révélé
Aux ombres taillées en songe

Délié des doigts de l'air l'élan
Le vase d'or d'un baiser

La gorge lourde et lente
Par mille gerbes balancée
Arrive aux fêtes de ses fleurs
Elle donne soif et faim

Son corps est un amoureux nu
Il s'échappe de ses yeux
Et la lumière noue la nuit la chair la terre
La lumière sans fond d'un corps abandonné
Et de deux yeux qui se répètent


MES SOEURS PRENNENT DANS LEURS TOILES


Mes soeun; prennent dans leurs toiles
Les cris et les plaintes des chiens
Moi je préfère me nourrir
De l'espoir d'une ardeur sans fin
Oranger noir armure blonde
Grisante abeille rire en course ~
Rire invisiblement masqué
Ecorce d'aube aile étourdie
Nichée de feuilles débauchées
Jeune poison liane montagne
Sueur de nage fumée froide
Pas de géant danse battante
Front éternel paume parfaite
Puits en plein air essieu de vent
Monument vague flamant fou
Jeu sans perdant santé sans trous
Torche brûlant dans l'eau tour mixte
Martyr radieux aux angles vifs
Oeil clair à travers honte et brume
Première neige réjouissante
Mérite de la solitude
Exil aux sources de la force


J'AI LE POUVOIR D'EXISTER SANS DESTIN

J'ai le pouvoir d'exister sans destin
Entre givre et rosée entre oubli et présence

Fraîcheur chaleur je n'en ai pas souci
Je ferai s'éloigner à travers tes désirs
L'image de moi-même que tu m'offres
Mon visage n'a qu'une étoile

Il fant céder m'aimer en vain
Je suis éclipse rêve de nuit
Oublie mes rideaux de cristal

Je reste dans mes propres feuilles
Je reste mon propre miroir
Je mêle la neige et le feu
Mes cailloux ont ma douceur
Ma saison est éternelle.

Et par la grâce de ta lèvre arme la mienne.


JE TE L'AI DIT POUR LES NUAGES


Je te l'ai dit pour les nuages
Je te l'ai dit pour l'arbre de la mer
Pour chaque vague pour les oiscaux dans les feuilles
Pour les cailloux du bruit
Pour les mains familières
Pour l'oeil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur
Pour toute la nuit bue
Pour la grille des routes
Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert
Pour tes pensées pour tes paroles
Toute caresse toute confiance se survivent


TA CHEVELURE D'ORANGES

Ta chevelure d'oranges dans le vide du monde
Dans le vide des vitres lourdes de silence
Et d'ombre où mes mains nues cherchent tous tes reflets.

La forme de ton coeur est chimérique
Et ton amour ressemble à mon désir perdu
O soupirs d'ambre, rêves, regards
Mais tu n'as pas toujours été avec moi. Ma mémoire
Est encore obscurcie de t'avoir vu venir
Et partir. Le temps se sert de mots comme l'amour.


LA COURBE DE TES YEUX

La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sùr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs.

Parfums éclos d'une couvée d' aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.


LEURS YEUX TOUJOURS PURS

Jours de lenteur, jours de pluie,
Jours de miroirs brisés et d' aiguilles perdues,
Jours de paupières closes à l'horizon des mers,
D'heures toutes semblables, jours de captivité.

Mon esprit qui brillait encore sur les feuilles
Et les fleurs, mon esprit est nu comme l' amour,
L'aurore qu'il oublie lui fait baisser la tête
Et contempler son corps obéissant et vain.

Pourtant, j'ai vu les plus beaux yeux du monde,
Dieux d'argent qui tenaient des saphirs dans leurs mains,
De véritables dieux, des ois.

Leurs ailes sont les miennes, rien n'existe
Que leur vol qui secoue ma misère,
Leur vol d'étoile et de lumière
Leur vol de terre, leur vol de pierre
Sur les flots de leurs ailes.

Ma pensée soutenue par la vie et la mort.



© Paul Eluard - Editions Gallimard. "Le livre ouvert I - Médieuses, 1938-1944", 1947 - "L'amour la poésie", 1929 - "Capitale de la douleur", 1926.

Saturday, December 27, 2008

ARTUR RIMBAUD (1854-1891)


LE BATEAU IVRE

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et, dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs, et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant au fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
— Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Millions d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons !


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Saturday, August 30, 2008

PAUL VALÉRY


LE CIMETIÈRE MARIN


Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον
σπεῦδε, τὰν δ' ἔμπρακτον ἄντλει μαχανάν.

Pindare, Pythiques, III.



Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence !… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te tends pure à ta place première,
Regarde-toi !… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient les pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Êlée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… Ô puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant.

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !